Ordre des Arts et des Lettres : histoire et attributions

La France dispose d’un arsenal de distinctions honorifiques couvrant des domaines aussi variés que l’agriculture, le travail ou la marine marchande. Dans ce paysage, l’ordre des Arts et des Lettres occupe une position singulière : il ne récompense ni l’ancienneté professionnelle, ni un service rendu à une institution, mais uniquement la création artistique ou littéraire et la contribution au rayonnement culturel de la France dans le monde.

Fondé en 1957, il a traversé une réforme qui a emporté treize distinctions comparables sans jamais être dissous. Comment expliquer cette longévité, et quelles règles gouvernent aujourd’hui l’une des décorations les plus sélectives du pays ?

Sommaire

Pourquoi la France a créé une décoration pour les artistes et les écrivains ?

Avant 1957, les artistes et les gens de lettres pouvaient être distingués par les Palmes académiques, fondées sous l’Empire napoléonien. Mais ces Palmes étaient essentiellement pensées pour récompenser les mérites dans l’enseignement, pas dans la création. L’autonomie croissante de la direction des Beaux-Arts au sein du ministère de l’Éducation nationale allait dans le sens d’une distinction propre au domaine artistique et littéraire.

Le décret du 2 mai 1957 institue ainsi l’ordre des Arts et des Lettres consacré à la création culturelle, géré par le ministre en charge des affaires culturelles.

La première promotion, arrêtée le 24 septembre 1957, est symboliquement forte : 162 personnalités du monde des arts et des lettres y figurent, parmi lesquelles Marc Chagall, Le Corbusier et Marcel Pagnol, nommées directement aux grades d’officier ou de commandeur. Fait notable : aucun grade de chevalier n’est attribué lors de cette promotion inaugurale, comme si l’ordre naissait déjà au sommet de lui-même.

Comment l’ordre a résisté à la suppression de 13 distinctions décidée en 1963 ?

En 1963, la réforme des décorations françaises décidée par le général de Gaulle est radicale. Treize ordres ministériels sont supprimés pour donner naissance à l’ordre national du Mérite, une distinction unique pensée pour regrouper l’ensemble des mérites civils et professionnels. L’ordre des Arts et des Lettres y échappe, au même titre que les Palmes académiques, le Mérite agricole et le Mérite maritime. La justification officielle est directe : l’ordre est maintenu en raison du prestige particulier que lui confère la qualité éminente des personnes nommées ou promues depuis sa création.

C’est une formulation rare dans l’histoire administrative française. La qualité intrinsèque des récipiendaires est invoquée pour justifier la pérennité d’une institution : autrement dit, l’ordre se légitimait lui-même par la réputation de ceux qui le portaient. Cette logique de prestige autoportant le distingue des distinctions qui récompensent des fonctions ou des anciennetés.

En 1959, lors de la création du ministère des Affaires culturelles confié à André Malraux, la décoration lui est officiellement rattachée, consolidant définitivement son identité.

Qui peut être nommé dans l’ordre des Arts et des Lettres : conditions

L’ordre comprend trois grades par ordre croissant d’importance : chevalier, officier et commandeur. Pour accéder au premier grade, il faut avoir au moins 30 ans et jouir de ses droits civiques.

Les grades supérieurs supposent cinq ans d’ancienneté dans le grade inférieur et la démonstration de mérites culturels nouveaux et non la simple confirmation de mérites déjà récompensés. Depuis novembre 2023, les grades ont été féminisés dans les arrêtés officiels : chevalière, officière et commandeure.

L’ordre est délibérément sélectif : seulement 960 croix sont décernées chaque année, dont 450 chevaliers, 140 officiers et 50 commandeurs pour les ressortissants français. À titre de comparaison, les Palmes académiques comptent environ 12 000 attributions annuelles.

Un candidat ne peut pas se présenter lui-même : la nomination doit être parrainée par un tiers, élu ou responsable associatif et le dossier est instruit par le préfet du département de résidence. Les membres des assemblées parlementaires sont, quant à eux, exclus de toute nomination ou promotion pendant la durée de leur mandat.

À quoi ressemble l’insigne et que signifie le port de cette décoration ?

L’insigne a été dessiné par Raymond Subes, ferronnier d’art et membre de l’Institut, figure reconnue de l’Art Déco français. Il prend la forme d’une croix à huit branches, émaillée de vert et sertie d’une arabesque argentée pour le grade de chevalier, dorée pour les officiers et les commandeurs. Le ruban est vert foncé, avec une rosette pour les officiers et une cravate permettant le port en sautoir pour les commandeurs.

L’ordre possède également une vocation internationale explicite. Les ressortissants étrangers, qu’ils résident ou non en France, peuvent être admis dans l’ordre après avis du ministère des Affaires étrangères. Les promotions de ressortissants français ont lieu en janvier et en juillet ; les étrangers sont distingués lors d’une promotion printanière distincte. Cette ouverture internationale, rare pour une décoration ministérielle, traduit l’ambition fondatrice : distinguer quiconque contribue au rayonnement des arts et des lettres français dans le monde.

Avec ses règles de nomination strictes, son contingent annuel volontairement limité et une histoire institutionnelle qui remonte aux premières années de la politique culturelle française, l’ordre des Arts et des Lettres reste une décoration à part. Sa sélectivité n’est pas un détail de procédure : c’est le fondement de son prestige, et la raison pour laquelle il continue d’exister là où tant d’autres ont disparu.

Vous Pouvez Aussi Comme

A propos de l'Auteur: